« Roubaix, on aime ou on déteste. C'est une ville de contrastes, où règne une grande solidarité, même si j'ai parfois le sentiment que certains ne voient pas, ou ne veulent pas voir, la réalité que vivent les autres. »
Roubaix est une ville complexe, aux multiples facettes. Je reprends souvent à mon compte cette phrase d’un acteur roubaisien qui connaît la ville comme sa poche :
« Roubaix, on aime ou on déteste. C’est une ville de contrastes, où règne une grande solidarité, même si j’ai parfois le sentiment que certains ne voient pas, ou ne veulent pas voir, la réalité que vivent les autres. »
Cette ville m’habite ; elle guide mon engagement et ma façon de le penser au quotidien. J’y suis profondément attachée, car chaque coin de rue raconte une partie de mon enfance, de mon adolescence, et aujourd’hui, de ma vie d’adulte.
À chaque étape de nos vies, nous vivons une ville différemment. D’abord, nous la vivons à travers l’école : de l’école Montaigne, dans le quartier de l’Hommelet, à Saint-Louis, Avenue des Nations Unies, du collège Pascal au lycée Saint-Rémi. Ensuite, nous la vivons par le jeu, au cœur même de nos quartiers, sous le regard souvent très protecteur de nos mères, de nos grands-mères, et des habitants du quartier : les mercredis après-midis, les week-ends, les vacances où les rues devenaient de véritable terrains d’aventure. On y apprenait le vélo, les rollers, les interminables parties de cache-cache, les goûters au parc du Nouveau Monde ou de la Visitation. Je me souviens aussi des après-midis à la médiathèque en famille, des séances du dimanche matin au cinéma Duplexe, des activités au centre social où se recréait ce même esprit de famille.
Ces moments d’enfance, nourris de solidarité et de camaraderie, ont façonné mon attachement profond à Roubaix — un attachement que je n’ai retrouvé nulle part ailleurs.
Puis vient l’adolescence, et un autre regard se pose sur la ville. C’est le temps des premières balades entre copines, des escapades au centre ville à la sortie du collège. C’est l’âge de la découverte, celui où l’on se rêve ailleurs sans vraiment comprendre ce que signifie partir. L’innocence nous guide encore.
Enfin, on grandit. On comprend les difficultés de cette ville, on mesure ses inégalités et ses blessures. C’est alors une forme de colère qui s’éveille en nous. J’ai eu la chance de pouvoir l’exprimer sainement et de la transformer en engagement. Mais je sais, pour l’avoir vu, que cette colère peut parfois prendre d’autres formes : plus brutes, plus douloureuses. Je sais combien le quotidien d’un quartier peut broyer les rêves et les avenirs de celles et ceux qui y vivent. Je connais l’abnégation des parents — et très souvent des mères — qui portent à bout de bras leurs enfants, entre amour, inquiétude et fatigue. Je connais aussi leur souffrance et leur dignité quand il faut faire face aux duretés du réel.
Roubaix, pour la comprendre, il faut la parcourir chaque jour, pour saisir ce qu’elle a à nous dire. Roubaix n’est pas seulement une ville : c’est un mode de vie, une identité à part entière. Elle a ses codes, ses références, son propre rythme « made in Roubaix », parfois déroutant. Mais ce rythme naît d’un bouillonnement, d’une énergie unique qui habite chaque Roubaisienne et chaque Roubaisien. Cette force qui nous anime, cette colère qui nous habite, cette volonté d’aller toujours plus loin — c’est cela, la véritable richesse de notre ville. Jamais nous n’accepterons d’être assigné à résidence, dans nos quartiers.
Ce bouillonnement traduit aussi ses faiblesses et ses fractures. Il raconte sa solidarité profonde, l’ambiance de ses quartiers, la fraternité silencieuse de ses habitants.
En trente ans, j’ai vu Roubaix se transformer, connaître des réussites et des échecs — des réussites et des échecs qui appartiennent autant à la gauche qu’à la droite. Ma vision de la ville a évolué, et continue d’évoluer. J’ai eu la chance de regarder Roubaix depuis mon enfance, et je continue aujourd’hui à le faire, avec l’expérience qui est la mienne : non pas pour la comparer aux autres villes, mais pour penser, à sa mesure, un projet durable et humain.
Mon engagement est né ici, au croisement de ces expériences, de ces émotions et de ces colères. Il s’enracine dans cette conviction : la justice sociale, la lutte contre les inégalités et contre le déterminisme social doivent guider chaque politique publique. La culture, quant à elle, n’est pas un supplément d’âme : elle est une voie d’émancipation, qui doit être accessible à tous.
Je crois profondément qu’il n’existe pas une seule forme de réussite, pas un seul modèle. Chacun de nous vient d’un quartier ; nous avons toutes et tous fréquenté les mêmes rues, parfois les mêmes écoles, les mêmes fragilités. Mais chaque parcours est une réussite en soi. Il n’existe pas de schéma figé, seulement une multitude de trajectoires faites de courage, de volonté et d’espérance.
Nos quartiers regorgent de ces richesses humaines. Des forces, des histoires de vie, des luttes silencieuses — autant de témoignages de la dignité et de la détermination des habitants qui, chaque jour, construisent leur avenir et celui de la ville.
Roubaisienne, je le suis depuis toujours et le resterai encore longtemps. Mon histoire avec Roubaix a démarré le 29 avril 1993. Elle continue, et elle continuera de se poursuivre avec vous et pour vous, parce que l’histoire de Roubaix, c’est celle que nous écrivons ensemble, jour après jour.
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